Étudiants : manger à tout (petits) prix

Illustration :  Clara Citron

Illustration : Clara Citron

Ce soir, il n’y a plus de lait. L’étudiant, dépité, a fait plusieurs fois le tour des rayons de la petite épicerie. C’est l’heure des courses au sein de la résidence universitaire d’Antony dans les Hauts-de-Seine. Depuis le mois de juin, l’ensemble de logements tristement célèbre pour son délabrement accueille une épicerie solidaire pensée par et pour les étudiants. Dans des locaux de fortune, la coopérative Solidarité Etudiante a installé un commerce qui dépanne ceux dont les moyens sont insuffisants.

« On est ouvert 6 jours sur 7. En semaine de 17h30 à 21h30, le samedi, le matin et l’après-midi. Beaucoup d’étudiants travaillent à côté de leurs études, ils rentrent tard et n’ont pas le temps d’aller dans les grandes surfaces, qui sont loin d’ici. On dépanne et on n’est pas cher. Vendredi et samedi derniers, j’étais fermé. Je pense que beaucoup ont dû péter un câble« , explique Hadidja, 25 ans, l’unique employée du lieu.

Une boîte de raviolis à 1,10 euro

La supérette répond à un besoin criant. Pour tous les résidents de la cité universitaire, elle est devenue un passage obligé. « Il y a des produits qui marchent très bien. Les canettes à 70 centimes l’unité, on en a de tous les goûts. Les sucreries, comme ces madeleines qui ont fait fureur. Et puis, ce qui est de première nécessité : l’eau, le lait, les pâtes« . Tout le monde y trouve son compte. Ceux qui n’ont pas envie de sortir dans la noirceur et le froid de l’hiver comme les stressés des partiels. Et ceux qui ne peuvent pas faire autrement. « Quand on a payé sa chambre, il ne reste certainement pas grand-chose. J’ai des demandes, même en riant, d’étudiants qui souhaitent que tel produit soit moins cher. Je commence à les connaître, ce n’est pas facile de leur annoncer un prix de 1,50 euro pour un achat. C’est cher. Quand cela m’arrive en caisse, j’ai mal au cœur« , poursuit la tenancière du lieu.

Deux jeunes femmes manteaux et sacs sur le dos, entrent et consultent les étagères pour certaines déjà vides ce soir. Les prix s’affichent sur des étiquettes adhésives blanches, pas toujours visibles. Collées l’une à l’autre, les deux étudiantes prennent des boîtes, échangent quelques mots à voix basse, les reposent. Tous les jours, Hadidja renseigne et engage la conversation avec ses clients. Beaucoup sont de sa génération. Leur fréquentation lui fait songer à reprendre des études. En attendant, elle repère en silence les plus démunis. « Lui, je sais, souvent, il prend 4 ou 5 boîtes de raviolis à 1,10 euro et un paquet de chips. Soit il aime beaucoup les raviolis, soit… » Elle esquive la fin de sa phrase avec un demi-sourire.

Crédit photo : Krystle Wong.

Illustration : Krystle Wong.

La coopérative tente de maintenir des tarifs préférentiels, avec un tiers de ses produits en dessous d’un euro, mais il faut faire un minimum de bénéfice pour pouvoir se réapprovisionner chez les grossistes et couvrir les frais de gestion. Dans la deuxième salle de l’épicerie, les produits d’hygiène font face à deux vieux congélateurs blancs qui abritent les surgelés. Au frais, quelques sachets de paëlla, des frites ou encore des pizzas saveur kebab. « On essaye de développer de nouvelles choses en fonction des retours et des demandes que l’on a. Malgré des finances serrées, je constate que les étudiants essayent de manger sain« . La boîte de petits pois est à 60 centimes.

« Je fais des économies sur la nourriture »

Faire ses courses moins cher, c’est aussi ce que cherchait avec espoir Nabila. Elle discute depuis une demi-heure avec les bénévoles du Secours populaire. Face à une demande croissante, l’organisation a installé en 2010 une antenne dédiée aux étudiants dans les locaux parisiens de la Smerep, mutuelle étudiante, à Saint-Michel. « Cela fait vingt jours que des amis m’en avaient parlé, mais mon orgueil ne me permettait pas de venir« , explique la jeune femme, étudiante en master environnement à Paris-Sud. Elle a fait le trajet depuis Orsay où elle vit dans une chambre sur le campus. Soit une heure en RER.

« Le problème, c’est que je ne travaille pas, je n’ai pas réussi à trouver d’emploi à côté de mes études. Je viens d’Algérie, je n’ai pas encore reçu ma carte de séjour, donc c’est difficile. Mes parents m’envoient un peu d’argent, mais une fois converti en euros, c’est dérisoire. » Après avoir réglé les 225 euros de facture de son logement, Nabila contrôle tout avec attention. Ses enseignes de prédilections sont Carrefour et Simply.

« Je fais des économies sur la nourriture. Je n’achète que les choses que je suis certaine de manger« . Entre autres solutions pour lutter contre sa précarité alimentaire, le Secours populaire lui a proposé des tickets restaurants. L’étudiante a décliné l’offre. Elle a choisi l’accès privilégié à une épicerie discount : le libre service solidaire du Service populaire, réservé aux populations aidées, dans le XVIIIe arrondissement. Sur place, le litre de lait est à 10 centimes, les 500 grammes de pâtes également. Une plaquette de chocolat de 100 grammes et une boîte de sardines, à 15 centimes. « J’aime cuisiner chez moi, faire mes propres courses. Acheter. Je préfère acheter. Je me sens plus indépendante« . La pudeur l’empêche de s’attarder sur le reste. La honte de quémander, de solliciter ses quelques parents qui habitent aussi l’Ile-de-France.

A 14h30 quand elle s’apprête à reprendre, le cœur un peu moins lourd, les transports en commun direction Orsay, Nabila n’a pas déjeuné. Le McDonald’s du coin de la rue Soufflot, près du Panthéon, lui fait de l’œil. Va-t-elle faire une entorse à ses finances ? « Le McDo, j’y vais seulement quand les amis m’y invitent. »

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Depuis deux ans, Brigitte Saliba est bénévole au sein d’une antenne du Secours populaire dédiée aux étudiants. Au sein des locaux de la Smerep, à Saint-Michel, elle rencontre ceux pour qui s’alimenter est un problème.
Pourquoi avoir ouvert, en 2010, un lieu dédié aux étudiants ?
Nous avons constaté l’arrivée au Secours populaire d’étudiants en difficulté en marge des visiteurs habituels, c’est-à-dire des familles avec enfants. Nous voulions leur offrir une réponse adaptée, c’est pourquoi nous nous sommes installés dans des locaux banalisés, au sein de la Smerep. Ici, les étudiants ne se sentent pas jugés.
Comment les aidez vous à s’alimenter ?
Après entretien, nous leur remettons des colis d’urgence contenant les produits qui correspondent le mieux à leurs besoins. Nous privilégions les aliments qui peuvent se manger froid et les conserves car certains étudiants, sans domicile fixe, n’ont pas de quoi cuisiner.Depuis avril dernier, nous avons aussi un libre-service solidaire dans le 18e arrondissement de Paris. C’est comme une épicerie, où les produits coûtent 10% du prix habituel dans le commerce. En privilégiant une attitude proche de celle d’un consommateur normal, on arrive à conserver la dignité des personnes et à les rendre moins assistées.Nous leur donnons aussi des tickets-restaurants ou des cartes d’accès aux restaurants solidaires et des adresses de distribution alimentaire gratuite dans Paris.
Combien d’étudiants aidez-vous ? Quels sont leurs profils ?
Cette année, nous avons reçu 20 à 25 étudiants par mois dans chacune de nos deux antennes parisiennes. Ils viennent de toute l’Ile-de-France. Arrivés à un certain stade de précarité, ils sont prêts à faire des kilomètres, souvent en fraudant. Nous rencontrons trois profils, qui peuvent s’interchanger. Les premiers sont pour la plupart d’origine étrangère, venus d’Afrique du Nord ou de l’Ouest. Leur précarité est généralement liée à leur situation irrégulière sur le territoire et le Secours populaire est leur dernier recours.Le deuxième profil, c’est celui que j’appelle « l’étudiant éternel ». Ce sont des gens âgés de plus de 26 ans, installés dans une forme de précarité et qui se maintiennent en utilisant l’alibi étudiant. On doute parfois de la validité de leur carte d’étudiant mais on continue de les accueillir car ils ont un statut délicat.Le dernier profil est celui que l’on visait à l’origine : des jeunes d’origine modeste, souvent dépassés par leur prêt étudiant. Embarqués dans la spirale de la consommation moderne, ils ont besoin de se nourrir, se loger ou encore d’un ordinateur. Paradoxalement, ils sont minoritaires parmi les jeunes en difficulté qui viennent nous voir.
Pékola Sonny
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