Croquer la survie à pleines dents

Sandrine et Emmanuel Terre-Nouvelle devant leur stock alimentaire.

Sandrine et Emmanuel Terre-Nouvelle devant leur stock alimentaire.

« Je ne répondrai pas à toutes vos questions. Je veux pas passer pour un paranoïaque ». Guillaume* a quitté sa base autonome durable près de Champagne-sur-Oise, une petite ville de 4.000 habitants, entre Creil et Paris. Timide et méfiant, ce survivaliste de 24 ans nous a accordé plus d’une heure dans un café.

Le mouvement survivaliste a vu le jour aux Etats-Unis à l’époque de la Guerre froide et de la menace nucléaire. En prévision de LA « catastrophe », les premiers survivalistes bâtissent des abris antiatomiques et stockent de la nourriture. Depuis une dizaine d’années, ce mode de vie s’est exporté en France. Ils seraient « près de 10.000 », selon les intéressés. Sur Facebook, le Réseau des Survivalistes de France a des antennes dans tous les départements de France. Ils s’organisent. Au cas où.

« Notre pays est en train de s’effondrer »

Guillaume a des convictions. « Notre pays est en train de s’effondrer. Le jour où on tombera comme la Grèce, qu’il y aura des pillages dans les supermarchés, moi je serai prêt. » Dans sa base autonome durable située dans la campagne picarde, tout est pensé. « J’ai des stocks de conserves, mais mon avantage c’est d‘avoir des bêtes » : quatre-vingt volailles et quatre chèvres. Si le pire se produit, il a de quoi se faire quelques méchouis.

Le jeune homme vit sur les terres de ses parents, agriculteurs. 100 hectares, l’équivalent de 100 terrains de foot. La famille y fait pousser toutes sortes de légumes. Guillaume pratique le tir sportif depuis l’adolescence. Au détour d’une phrase, il avoue posséder une carabine, « pour se défendre, si il faut, mais surtout pour chasser ». Mais sur les forums survivalistes, il se vante d’avoir plusieurs armes de guerre.

« Rations de combat », « base », « stratégie »… sur le Net, le jargon des survivalistes est souvent militaire. En quelques clics, on découvre comment obtenir une arme sans permis de chasse, le tout en vidéo. Sur les forums, ces survivalistes échangent bons plans et autres connaissances. On y apprend des techniques de chasse, de pêche et même à faire du café avec des pissenlits !

Le survivalisme « réaliste »

« On trouve aussi beaucoup de conneries sur Internet », s’énerve Jean-Luc, ancien militaire et pompier à la retraite. À 50 ans, ce père de quatre enfants défend une approche « réaliste » du survivalisme. « Il faut faire la différence entre les catastrophistes qui attendent la fin du monde, et nous ». Depuis l’histoire de Bugarach, le village de l’Aude assaillit le 21.12.2012 par des partisans de la fin du monde, les survivalistes ont été copieusement moqués dans les médias.

En 2010, Jean-Luc a commencé à constituer son stock de nourriture. Le tout avec une extrême rigueur. « Dans l’armée, on apprend que pour vivre, il faut 4L d’eau et 1kg de nourriture par personne et par jour ». Conserves, pâtes, sucre, Jean-Luc a tout mis de côté. « Je me souviens de la guerre du Golfe : en l’espace d’une après-midi il n’y avait plus de sucre nulle part. » En cas de pénurie, trois mois de vivres sont cachés dans sa cave et sous son lit. Le temps de se retourner et de rejoindre sa « base autonome durable » dans la Creuse. « J’habite en banlieue et en cas de problème, il ne faudra pas rester. Des hordes de gens vont chercher à piller. Si ça arrive, je serai prêt. »

Les conserves plus fiables que l’euro 

Mais à quoi se préparent les survivalistes ? D’abord aux plus simples soucis de la vie quotidienne : en cas de grosses chutes de neige où de panne d’électricité, « il faut pouvoir se débrouiller », explique l’ancien militaire. Mais c’est surtout l’effondrement du système économique qui inquiète Jean-Luc, comme la plupart des survivalistes aujourd’hui. « L’économie va partir en vrille ». Alors il préfère stocker des denrées au lieu d’ouvrir un Livret A. « L’euro ne vaut plus rien et le dollar non plus. Une fois qu’on l’aura compris, on va vite revenir au système de troc ».

Si l’économie s’effondre, « la nourriture ne devient plus seulement un bien de consommation mais la base des échanges », explique Bertrand Vidal, sociologue de l’imaginaire. « C’est pour ça qu’elle est au centre de la pensée survivaliste ». Depuis 2006, Bertrand Vidal étudie ceux qu’il préfère appeler des preppers (ceux qui se préparent). Il a constaté une augmentation de leur nombre en quelques années, liée à la généralisation d’Internet et à lapparition des chaînes d’information en continu qui créent un climat anxiogène, d’après lui. « L’angoisse sociétale, basée sur le quotidien, est de plus en plus importante en France, comme dans les autres pays développés ». 

Depuis les années 60, le mouvement s’est transformé. Les preppers ne craignent plus une attaque nucléaire ou  une vague d’immigration. Les peurs viennent de l’intérieur, comme le chômage ou la délinquance. « On constate que des citoyens ordinaires se convertissent au mouvement, même des familles. Avant c’était essentiellement des hommes. Aujourd’hui, la mère et l’enfant vont aussi s’impliquer à la préparation. »

« Nous avons un puits pour l’eau »

Un survivalisme « familial », c’est ainsi que Sandrine et Emmanuel appellent leur démarche. Pour eux, tout commence il y a une dizaine d’années. Ce couple d’ingénieurs lyonnais dirige alors une entreprise florissante de hautes technologies. Le succès est au rendez-vous jusqu’en 2004, quand Emmanuel est atteint d’une maladie orpheline. Leur affaire tombe en faillite. Plus d’entreprise mais des montagnes de dettes sur les bras. « On s’est juré qu’on ne vivrait plus jamais ça, qu’on ne serait plus jamais dépendants de crédits », explique Sandrine.

Une fois tirés d’affaire, ils déménagent dans la Drôme, en pleine campagne. « Nous avons un puits pour l’eau et un grand terrain qui nous permet d’avoir un vrai potager ». En cas de problème, la première nécessité est d’être « autonome alimentairement ». Pour ça, ils gardent précieusement dans leur cave six mois de nourriture. « Le temps nécessaire pour lancer un potager ». L’été dernier, le couple a acquis deux ruches, pour produire du sucre. « On a rencontré un apiculteur, on a lu des livres, on a appris. Maintenant, on est indépendant en sucre ».

Avec leurs deux enfants, de 7 et 11 ans, ils jardinent, font du tir à l’arc. « C’est des petits aventuriers. Pour eux c’est ludique. On veut leur apprendre à se débrouiller mais pas que ça soit anxiogène ».

*le prénom a été changé

Kocila Makdeche
@KocilaMakd
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