La bouffe, arme de détresse massive

Wikimedia Commons/Chris93

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Entre ceux qui s’en privent volontairement, ceux qui la jettent sur les murs et ceux qui la boycottent, la nourriture est parfois l’ultime et dernier recours de militants désespérés. 

Omelette à poing

On ne fait pas la une des JT et gazettes sans casser des œufs. Le 10 août dernier, des éleveurs bretons sacrifient 140.000 de leurs œufs en les déversant devant les grilles de la Mutuelle sociale agricole de Saint-Brieuc. Un geste de détresse que d’autres villes ont imité, en plein cœur de l’été, pour alerter l’opinion publique sur la situation précaire du secteur avicole.

Pour certains, il n’y pas d’autre recours. A situation désespérée, moyens désespérés.  “C’est la seule chose à faire, il fallait choquer car il n’y a que de cette manière que les politiques réagissent”, considère l’éleveur breton de 32 ans, Nicolas Saliou. Il a vu juste : le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, est contraint d’écourter ses vacances estivales pour se pencher sur le dossier brûlant.

Pommes, tomates, patates… à grand renfort de tracteurs, toutes sortes de fruits et légumes ont déjà connu pareille mise à mort. Leurs points de chute ne manquent pas, qu’il s’agisse d’axes routiers, de préfectures ou encore de centres des impôts. « Peu de groupes sociaux ont des variations de revenus aussi fortes que les paysans. La part de colère est plus grande, donc le débordement aussi », estime le sociologue Patrick Champagne, enseignant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à propos des manifestations paysannes en général.

Pourtant, les cas de bazardage de nourriture entraînent toujours le même risque pour les manifestants : se mettre à dos la population. Car tout ce gaspillage de produits comestibles, en ces temps de crise où beaucoup peinent à se nourrir, peut vite faire désordre et indigner. Alors, désormais, on prévoit des compensations, histoire de soigner son image. « Pour calmer le jeu, à Morlaix, nous avons donné 10.000 œufs à la Croix-Rouge », raconte Nicolas Saliou.

D’autres préfèrent ménager leur conscience et ne rien gaspiller, comme la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). En juin dernier, elle organise un barbecue festif géant sur l’esplanade des Invalides pour protester contre une mesure défavorable aux éleveurs, où les manifestants consomment la nourriture au lieu de la jeter. Plus de 6 000 personnes débarquent. Forcément, les images sont moins indécentes.

La faim justifie les moyens         

Si vous voulez perdre sept kilos en une semaine, appelez Stéphane Gatignon. Le maire de Sevran vous livrera une recette qui ne figure dans aucun des livres de régimes qui pullulent en librairie. A l’intérieur de sa tente de camping bleu ciel, devant le marbre de l’Assemblée nationale, il a accompli une grève de la faim du 9 au 15 novembre 2012. « Chez nous, les problèmes de fiscalité locale étaient récurrents, j’avais tenté tous les recours possibles, des lettres, des pétitions… J’aurais pu abandonner, mais j’ai décidé de me battre jusqu’au bout en menant cette forme de violence contre moi-même », nous explique aujourd’hui l’élu vert de Seine-Saint-Denis, un an plus tard, presque jour pour jour.

S’affamer à l’image d’un portefeuille qui crie famine est une méthode radicale. Mais efficace. Selon la politologue Johanna Siméant, professeur à Paris I Sorbonne, « la grève de la faim marque particulièrement les esprits dans des sociétés qui ont dépassé le stade de la pénurie, c’est-à-dire dans des sociétés où l’on ne risque pas tous les jours de mourir de faim ».  Pour autant, même si la mort du militant irlandais Bobby Sands en 1981 reste dans les mémoires, la grève de la faim s’avère en général moins extrême que l’automutilation ou le suicide : « Elle est plutôt censée créer une situation de négociation, car, entre le moment où l’on commence et celui où l’on risque de perdre sa vie, 35 jours s’écoulent en général. »

Depuis le début du XXème siècle et les suffragettes anglaises, ce levier de revendication politique s’actionne surtout chez les groupes les plus démunis, notamment les sans-papiers ou les prisonniers. L’action individuelle de Stéphane Gatignon ou du député Jean Lassalle en 2006 montre aussi que des hommes politiques, pourtant bien ancrés dans le système institutionnel, peuvent y recourir. Avec succès, d’après le maire de Sevran : « L’Etat nous devait des millions d’euros, ils nous ont tout remboursé, et on a eu 4,7 millions de plus pour le budget de cette année ce qui nous a permis d’avoir un accès à l’emprunt et de pouvoir continuer des projets. »

Faute de drones, on s’en prend aux oranges

Quand il déambule dans un supermarché, Alain Bertin a toujours l’œil. Comme de nombreux consommateurs qui revendiquent l’indépendance de la Palestine, ce retraité normand prône « un boycott total de tous les produits israéliens. » Parmi ses cibles principales : dattes, avocats, oranges, fruits secs… « Les produits importés d’Israël que l’on peut se procurer le plus facilement sont surtout des produits alimentaires. Jusqu’à présentles drones que l’Etat israélien vend à la France, on ne peut pas les boycotter dans les grandes surfaces », explique-t-il, pince-sans-rire

La pratique du boycott se popularise dans les années 1970. En signe d’opposition à l’apartheid, des militants refusent ainsi l’importation d’oranges sud-africaines. Pour Jean-Paul Bozonnet, maître de conférences à l’IEP de Grenoble, les boycotts correspondent surtout à « des pratiques de masse, appartenant à un répertoire familier pour les classes moyennes tertiaires éduquées en Europe. »

Alain Bertin est un des maillons de la campagne mondiale pro-palestinienne « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS). Depuis 2005, plus de 170 organisations à travers le monde se sont ralliées à cette cause. Trois à quatre fois par an, outre son boycott quotidien, il orchestre des distributions de tracts devant les supermarchés. « Symboliquement et de façon non violente, nous présentons alors dans un caddie, à l’entrée des magasins avec les produits made in Israël », détaille le représentant du Collectif Palestine, une association française, dans le département de l’Orne.

Même si leur procédé est non violent, M. Bertin et six de ses acolytes ont été accusés d’ »incitation à la haine raciale ». En juin dernier, le tribunal d’Alençon les a chacun condamnés en première audience à verser 500 euros. Les militants ont fait appel. Peut-être seront-ils tentés par une grève de la faim d’ici là.

Adrien Pécout & Laura Fernandez Rodriguez
@AWG_P et @Lacydone
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