Cuisine à la TV : comment faire prendre la sauce

Flickr/CC/rtppt

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Depuis le lancement de la télé-réalité culinaire Oui Chef! sur M6 en 2004, les émissions de cuisine ont envahi nos écrans. Chaque chaîne, consciente que la gastronomie n’intéresse pas que la ménagère de moins de 50 ans, veut aujourd’hui sa part du gâteau. Retour sur cette course au concours culinaire le plus populaire.

Il y a beaucoup trop d’émissions de cuisine à la télévision aujourd’hui”. La sentence, ironiquement prononcée le 12 octobre dernier par Cyril Lignac – le chef qui a animé pas moins de neuf programmes culinaires différents sur M6 depuis 2004, souligne la multiplication de ces shows télévisés en France. Impossible aujourd’hui pour une grande chaîne de ne pas avoir le sien. Même France 2 a suivi la mode en proposant, en 2012, Qui sera le prochain grand pâtissier?, un concours qui oppose des professionnels. “M6 a lancé la tendance en adaptant un programme britannique en 2004, mais depuis tous ont reproduit et adapté le concept”, explique Raphaël Garrigos, journaliste spécialiste de la télévision à Libération.

Avec une telle profusion, difficile d’imaginer que ces programmes ne soient pas en concurrence. Les grandes chaînes nient pourtant toute guerre ouverte. “Nous nous observons les uns les autres pour éviter de reproduire les mêmes épreuves et de lasser les téléspectateurs”, détaille Christophe David, qui supervise Qui sera le prochain grand pâtissier?. “En réalité, avoir autant d’émissions culinaires permet une certaine forme d’émulation”, insiste-t-il. Même son de cloche à M6, où l’on assure que “chaque émission a un concept et une écriture bien différents des autres”.

Créer l’événement

A en croire Jean-Etienne Rives, producteur artistique de la saison 4 de MasterChef, la bataille des audiences n’a d’ailleurs pas lieu d’être. “Chaque chaîne a des objectifs bien précis et différents en terme d’audience. Lorsque Le meilleur pâtissier rassemble 3 millions de téléspectateurs, c’est un véritable succès pour M6. Ce même score serait considéré comme décevant voire comme un échec sur TF1”, affirme le producteur. La comparaison n’est pas pourtant dérisoire puisque la finale de l’émission de TF1 représentait 27,9% de part d’audience en 2011, un chiffre proche des 20,5% atteints par celle de Top Chef, selon L’Expansion.

En matière de recettes publicitaires en revanche, le parallèle est plus difficile. En 2011, la première édition de MasterChef a rapporté 49,4 millions d’euros brut hors taxes à TF1. En comparaison, les recettes publicitaires de la deuxième saison de Top Chef ne s’élevaient qu’à 16,7 millions d’euros la même année. Qui sera le prochain grand pâtissier? est quant à lui hors catégorie puisque l’émission, diffusée en prime-time sur une chaîne du service public, n’est pas accompagnée de spots publicitaires.

Alors sur quel terrain la guerre des émissions culinaires se joue-t-elle vraiment ? “Le véritable enjeu pour ces chaînes est de réussir à créer l’événement à chaque épisode, dévoile Raphaël Garrigos. Elles jouent à fond la carte de la ‘social TV’ et cherchent à faire interagir les téléspectateurs”. Les amateurs de sucré regardant Le meilleur pâtissier sur l’application pour tablette de M6 peuvent ainsi, en parallèle, suivre le live-tweet du programme ainsi que des sondages. “Plus de deux milles personnes ont répondu aux questions du type ‘ce candidat réussira-t-il sa pâte à chou?’ en direct”, note le journaliste de Libération.

Koh-Lanta version cuisine

Pour réussir à mobiliser leur audience, les productions mettent en scène un véritable spectacle. Musiques dignes d’un blockbuster, gros plans sur les horloges affichant les décomptes… Tout est bon pour dramatiser la compétition. “TF1 est plus dans l’émotion et aime raconter l’histoire de candidats qui prennent une revanche sur la vie. Sur M6, dont l’audience est moins large, on laisse plus de place au second degré”, détaille Raphaël Garrigos. Des ressorts dont même les candidats ont conscience. “La production s’arrange pour nous poser les questions qui fâchent, pour exacerber les petits conflits au lieu de les apaiser”, confirme Anne Alassane, gagnante de la première édition de MasterChef. “Il faut dire que les gens ne regardent pas l’émission uniquement pour voir de la cuisine : ils veulent de la compétition, comme dans Koh-Lanta”, poursuit la jeune femme, aujourd’hui propriétaire d’une ferme auberge près de Montauban.

Et comme dans toute émission de télé-réalité, le spectacle repose sur un casting savamment distribué. “Le but n’est pas nécessairement d’avoir les meilleurs pâtissiers, mais surtout d’avoir une sélection équilibrée, révèle Mercotte, blogueuse culinaire et jurée du Meilleur pâtissier. Il faut autant d’hommes que de femmes, des personnes d’origine et d’horizons sociaux différents afin que les candidats soient représentatifs de l’audience”. Toutes les productions s’accordent de plus à dire que, lors de la sélection, la personnalité compte autant que la technique des cuisiniers. A quelques exceptions près. “Certains candidats ayant participé à Qui sera le prochain grand pâtissier? en 2012 n’étaient pas des ‘personnages de télévision’ et n’auraient sans doute pas été sélectionnés dans les autres émissions”, estime ainsi Christophe David, soulignant la particularité du programme de France 2.

Il ne suffit pas de “faire le show” : pour tirer son épingle du jeu et gagner en part d’audience, encore faut-il s’assurer la fidélité des téléspectateurs. Afin de créer un véritable engouement, chaque programme cherche à se différencier des autres par son écriture, sa mise en scène et, surtout, grâce aux grands noms de la cuisine auxquels il est associé. Comme à l’époque de Michel Oliver ou de Maïté, les émissions culinaires reposent avant tout sur les épaules d’une ou de plusieurs personnalités charismatiques. A l’instar du chef préféré des Français” Cyril Lignac, dont le nom seul suffit à attirer les téléspectateurs. La vraie guerre que se livrent ces concours n’est pas seulement celle de l’audimat, c’est avant tout celle de la marque : quel que soit le média, le but ultime est de parvenir à fédérer une communauté autour de chaque programme. Et ce n’est pas M6, qui répète à qui veut l’entendre que “Top Chef est la deuxième marque la plus connue de la chaîne après L’amour est dans le pré”, qui dira le contraire.

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MasterChef, Top Chef : la bataille des produits dérivés 
Les concours culinaires télévisés sont un juteux business pour les chaînes qui les produisent. Dès le lancement de la première saison de MasterChef, en 2010, TF1 s’est associée à plusieurs grandes marques pour équiper les apprentis cuisiniers fans de l’émission. Livres de recettes, magazines, tabliers, batteries de casseroles et de poêles, coffrets de sommellerie, vins estampillés ou lignes de plats cuisinés… Même le jeu de société tiré de l’émission, vendu à plus de 500 000 exemplaires, a fait des adeptes.
De son côté, M6 n’est pas en reste. En plus des “cookbooks” des gagnants de chaque édition et d’une gamme complète d’ustensiles, couteaux et condiments alimentaires avec le logo Top Chef, la production a créé des cours de cuisine “dans les conditions de l’émission”, en partenariat avec l’entreprise Cook&Go.
Les deux chaînes refusent toutefois de communiquer le montant des recettes tirées de ces produits dérivés. Du côté de la production de MasterChef, on glisse simplement que “les bénéfices se font en grande partie dans ce secteur”. “M6 a toujours engrangé des sommes phénoménales grâce aux produits dérivés de ses émissions”, confirme Raphaël Garrigos, journaliste spécialiste de la télévision à Libération. Et au vu de leur succès grandissant, les panoplies MasterChef et Top Chef ne sont pas près de disparaître de nos étals.
 
Marie-Violette Bernard
@MVBernard
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