Nourriture : quand les politiques font de la récup’

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Pour convaincre, la communication politique s’attache à des choses simples. « Elle fonctionne toujours selon le même mode opératoire : une image familière, proche des gens, que les hommes politiques utilisent pour faire passer un message, une idée » définit Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Et quoi de plus familier que de la nourriture ? « C’est très simple, tout le monde mange !« , confirme en riant Bertrand Simon, chercheur en science politique à la Sorbonne. « C’est un moyen d’identification qui repose sur une chose ultra-basique, ce qui le rend très efficace! » Du Chabichou au pain au chocolat, de la pomme au cochon, les hommes politiques convoquent souvent la nourriture dans leurs discours pour s’adresser aux électeurs, se rapprocher d’eux et faire passer leurs messages. Décryptage.

Les non-dits du pain au chocolat

5 octobre 2012. A Draguignan, dans le Var, Jean-François Copé entame sa campagne pour prendre la tête de l’UMP. Partisan d’une droite décomplexée, le député-maire de Meaux lance au public : « Je peux comprendre l’exaspération de certains de nos compatriotes, pères ou mères de famille rentrant du travail le soir et apprenant que leur fils s’est fait arracher son pain au chocolat à la sortie du collège par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan. »

La viennoiserie comme cible de l’islam, il fallait y penser. “Le pain au chocolat renvoie directement à la boulangerie française, à la famille française traditionnelle. Ce qui est important dans le message de Jean-François Copé, ce sont les non-dits, ce qui se dessine en creux. C’est-à-dire le rejet des corps étrangers qui ne s’inscrivent pas dans cette tradition” explique Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).

Le halal, parachute de Marine Le Pen en 2012

Question stigmatisation, la méthode Copé reprend des procédés classiques de l’extrême droite. La présidente du FN, Marine Le Pen, met les pieds dans le plat en pleine campagne présidentielle de 2012 : « L’ensemble de la viande qui est distribuée en Ile-de-France, à l’insu du consommateur, est exclusivement de la viande halal. » Très commentée dans les médias, la polémique parasitera le débat politiquement pendant de longues semaines.

« Il y avait un mouvement de baisse dans les sondages. Les thèmes traditionnels du FN, le rejet de l’Europe et la baisse du pouvoir d’achat, n’étaient plus opérants. Son but était de trouver un sujet de provocation« , explique Laurrain de Saint-Afrique, conseiller en communication de Jean-Marie Le Pen dans les années 80, exclu du parti frontiste en 1994 et désormais critique à son égard.

Le cochon, nouvelle arme d’extrême droite

Si le halal a aujourd’hui cessé d’être un sujet de premier plan, le cochon est devenu le symbole de l’idéologie de cette frange de l’échiquier politique. Cet animal, dont les religions juive et musulmane proscrivent la consommation, sert désormais d’étendard aux courants racistes. La “fachosphère” regorge de blogs disant lutter pour la sauvegarde d’une chrétienté prétendument menacée. Outre les nombreux “apéros saucissons-pinard” organisés sur les réseaux sociaux, un Front de libération du cochon a même été créé à Lille en 2010

Le cochon est devenu une arme discriminante mais représente aussi une structure identitaire très forte. Les individus posent sur Internet avec des masques de cochon, les blogs conseillent d’avoir du porc en permanence chez soi pour se défendre, comme le crucifix contre les vampires ! Ici, le critère alimentaire est primordial, il détermine l’appartenance au “bon” et au “mauvais” camp”, décrypte Bertrand Simon, maître de conférences à l’université Paris 1 Sorbonne

Encore plus troublant, une firme américaine de l’Idaho est allée jusqu’à commercialiser des balles recouvertes d’une peinture infusée avec du porc. Histoire de les rendre “haram” (impures) pour les djihadiste qu’elles toucheraient…

La pomme, la sympathie et le terroir

Je suis un mangeur de pommes.” Lors d’une interview télévisée, Jacques Chirac fait de ce fruit un symbole. Au point de carrément figurer sur la couverture de son livre de campagne avant la présidentielle de 1995. “C’est un produit du terroir pour un homme de terrain, et que la pomme donne la pêche, c’est pas si mal comme message politique”, justifie alors tant bien que mal François Baroin, à l’époque porte-parole de Jacques Chirac.

Le Corrézien, ancien ministre de l’Agriculture, choisit ce fruit pour l’image de sympathie qu’il véhicule, mais aussi pour son ancrage dans le terroir français. “C’était pour montrer que Chirac était un animal politique, très en forme. On s’opposait ainsi à l’image de Mitterrand, président sortant malade et affaibli. Et aussi pour s’opposer à Balladur, très froid, giscardien, très Auteuil-Neuilly-Passy », poursuit Jean-François Probst, conseiller en communication de Chirac lors de cette campagne.

En mai 1995, au premier tour de l’élection présidentielle, Jacques Chirac est second derrière Lionel Jospin. Le futur président de la République aura donc réussi à dépasser son concurrent de droite, Edouard Balladur. Pour autant, nuance Jean-François Probst, “la pomme n’était pas une stratégie de communication à part entière, plutôt un accompagnement. Ce qui a réellement permis de dépasser Balladur, c’était le thème de la fracture sociale. »

En croisade pour le Chabichou

Avant la « bravitude », il y eut le Chabichou. Ségolène Royal est restée célèbre pour son intervention, en 1990, à l’Assemblée nationale. Les députés planchent alors sur l’élargissement du label AOC à d’autres produits que le vin. Ségolène Royal, fraîchement élue député d’une circonscription dans les Deux-Sèvres, défend le Chabichou. Accusé d’avoir été parachutée dans la région poitevine, Ségolène Royal entend ainsi marquer son appartenance au territoire qu’elle représente…. en lisant un poème écrit en 1914 à la gloire de ce fromage local.

Le spécialiste en sciences politiques Bertrand Simon, analyse cet élan lyrique : “Ségolène Royal voulait clairement s’ériger en supportrice de son territoire, en valorisant son histoire et sa culture au travers de ce produit. Elle veut devenir la championne de son terroir, et elle a fait de la reconnaissance du Chabichou une croisade personnelle.” Pour faire taire les critiques et appuyer encore plus son propos, la députée PS n’hésitera pas à se vêtir d’un habit traditionnel pour déguster le mets en question.

Paul de Coustin
@PauldeCoustin
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