Deux jours de jeûne : VDM

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Depuis mon enfance, je chéris la nourriture avec une attention particulière. Mon père est traiteur, ma mère amatrice de cuisine familiale, et le reste de la famille s’en est toujours réjoui.

J’aime les aliments. J’aime les bons produits, la façon dont les saveurs se mélangent les unes aux autres. J’aime leurs odeurs, acidulées, sucrées, douces ou fortes. J’aime les textures croquantes ou fondantes. Bref, j’aime manger. Alors, quand mes camarades de classe m’ont annoncé que je devrais jeûner, j’ai paniqué.

Lundi, 22h :

Nous y voilà. J’ai pris mon dernier repas il y a quelques heures et mon estomac est prêt à supporter le défi. H-48 avant ma prochaine bouchée. En attendant, je ne pourrais ingurgiter que de l’eau.

Ce soir, je m’endors avec l’esprit léger. Mon moral est à 100%. En arrêtant de manger et de cuisiner, je devrais gagner plein de temps. Ces deux jours seront un repos pour mon corps, l’occasion pour lui de se nettoyer et de se purger de tout le gras dont je me régale quotidiennement.

Après tout, le jeûne est censé avoir des vertus bénéfiques. Si on exclut les pratiques religieuses et les grèves de la faim (big up à Gatignon), les Français sont cinq milliers chaque année à payer pour des stages « jeûne et randonnée ». Je pense à ces mecs qui, pendant cinq jours, grimpent des montagnes et ne boivent que du jus de choux rouge. Moi aussi je veux suivre la mode de la « détox », du « bien-être » par la « régénération ». Petit astérisque : risque de nausées, maux de tête, palpitations et faim. Facile.

Jour 1, 8h15 :

image (2)Réveil difficile. J’ai besoin d’émerger. Mon cher et tendre se prépare un café en cachette.

Premier défi: vaincre les habitudes. Comme le reste du monde, je commence toujours mes journées avec une bassine de kawa chaud, mais ce matin, je prends un verre d’eau.

Temps gagné/perdu : +15 minutes. Moral : 95%

12h30 : La rédaction se vide petit à petit. Tout le monde part déjeuner pendant que je reste seule à bosser. La solitude est pesante, je bois une dernière bouteille d’eau et décide de descendre à la cafet’ pour regarder les autres engloutir leurs sandwichs en triangle et leurs Pastabox. Même pas peur… même pas faim…

Temps gagné/perdu : +45 minutes. Moral : 85%

photo16h : Mon ventre gargouille. J’en suis à ma cinquième Vittel, format 50 cl. Comme pendant un régime, je commence à fantasmer. J’imagine un grand banquet garni de saumon, de viandes au goût poivré et de minuscules légumes joliment cuisinés.

18h : Fin de la journée. D’habitude, je profite du trajet en métro pour penser à ce que je vais cuisiner, avant de faire des tonnes de courses et de rentrer me mettre aux fourneaux. Dans le tromé, un homme crie sur les gens : « Allez tous vous faire foutre. Bonne soirée, bonne nuit et bon appétit ! » Parle pour toi, connard. Sur le chemin du retour, les vitrines des traiteurs me font du gringue. Chinois, Indiens, Français, Italiens, le monde entier m’en veut.

Temps gagné/perdu : +1h15. Moral : 50%

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20h : Je sors de la douche quand des odeurs de riz et de poulet m’assaillent. Une assiette vide et sale se cache dans l’évier. J’agresse mon petit ami : « Tu crois que je sais pas que t’as mangé ?!  Eh oui ! Allumer la hotte, ça suffit pas pour te camoufler ! »  La faim commence vraiment à m’énerver. L’irritabilité fait apparemment partie des symptômes liés à la faim. Je n’ai même plus envie de travailler. En regardant That 70’s show, je note qu’une scène sur trois se passe à table et que, en plus, ils s’amusent à gaspiller ce que la mère a préparé. Bande d’ingrats.

Temps gagné/perdu : -4h. Moral : 10%

22h : Devant le miroir, je constate mon ventre plat (+30% sur le moral), mais j’ai vraiment mauvaise mine (-30% sur le moral).

Bilan de la journée : Ma maman dit toujours « qui dort, dîne« . Je ferai mieux d’aller me coucher.

Jour 2, 9h :

Je rêve d’un café, avec un sucre et une goutte de lait… Pour l’accompagner, un cookie de la boulangerie avec de grosses pépites de chocolat et des noisettes concassées.

Temps gagné/perdu: -1h (à glander au lit en pensant au cookie). Moral : 60%

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12h30 : J’ai sérieusement la dalle. Je déteste mes camarades de classe qui se sont de nouveau à la cafet’ (comme s’ils avaient rien d’autre à faire). J’entame ma troisième bouteille d’eau de la journée. Petit coup de fil à un ami pour qu’il me remonte le moral. Le genre de type bobo qui se nourrit de racines de gingembre et de quinoa. Il m’explique : « Tu maltraites ton corps en le laissant tourner à vide. Ça suractive tes mécanismes de réserves et tu élimines plus vite tes nutriments en buvant autant d’eau. C’est débile. »  Je commence à me sentir faiblir. Impossible de me concentrer.

Temps gagné/perdu : Sais plus. Moral : 40%

14h : La faim m’a quittée. Je me sens nauséeuse et désorientée. C’est marrant. Comment ça se fait ? D’après le Centre d’enseignement et de recherche en nutrition humaine (CERN), lorsque le corps est privé de nourriture, il produit une énergie de secours qui fait planer. C’est l’effet recherché par les anorexiques et les chamanes qui prennent de l’Ayahuasca, un jus de cactus qui provoque des hallucinations. En gros, mon corps se dope d’une substance identique à la morphine. Je suis dé-fon-cée.

Temps gagné/perdu: On s’en fout. Moral: C’est cool...

16h : Je vais m’allonger quelques minutes pour me détendre… Avant de sombrer dans un sommeil profond.

19h45 : La faim me réveille. J’ai promis de tenir jusqu’à demain matin. Ça paraît si loin ! Une envie de lasagnes me tourmente… Au point où j’en suis, je suis capable du pire. De boire de l’eau chaude avec un Kub’Or. Demain matin, je prépare un festin. J’imagine un brunch dément, un bagel au saumon, des tartines de Nutella, un pain au chocolat, un café géant.

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20h : Sous mes supplications, mon homme m’a sauvée. Je l’observe, accroché à son téléphone, comme un prince charmant sur son cheval blanc : « Deux menus 11. Faites vite ! » Quand le livreur de sushis arrive, je saute sur les sacs blancs. Minutieusement installée, je lève les yeux une dernière fois sur l’horloge avant d’attaquer : ça fait bien 48 heures. Je l’ai fait.

Temps gagné/perdu : 48h. Moral : 100%.
Emilie Tôn
@EmilieTon
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