La course aux labels

Flickr/CC/Schlüsselbein2007. Pour les producteurs français, l'absinthe est avant tout le nom d’une plante utilisée pour l’élaboration de la boisson du même nom.

Flickr/CC/Schlüsselbein2007. Pour les producteurs français, l’absinthe est avant tout le nom d’une plante utilisée pour l’élaboration de la boisson du même nom.

Absinthe, gruyère, rillettes : certains producteurs se lancent dans une compétition pour faire certifier leurs marchandises au niveau européen. L’assurance de voir ses exportations décoller.

Après le contentieux fiscal, et avant la rencontre de Coupe du monde de football en juin prochain, un autre affrontement se trame en ce moment entre la France et la Suisse. Il se joue sur le terrain de la production de l’absinthe. Depuis août 2012, les producteurs français contestent la volonté suisse de faire de l’absinthe, de “la Fée verte” et de “la Bleue” trois indications géographiques protégées (IGP). Conséquence : sous ces appellations, les eaux de vie distillées au delà d’une aire géographique délimitée – en l’occurrence le Val-de-Travers dans le canton de Neuchâtel – ne pourront plus être commercialisées. Non seulement sur le reste du territoire suisse, mais également dans tous les pays de l’Union européenne (UE).

Tout se corse en 1992 lorsque l’UE décide “d’harmoniser tous les signes officiels de qualité”. En France, l’IGP remplace les labels régionaux et la très contraignante appellation d’origine protégée (AOP) succède à la contrôlée (AOC).  Vins, spiritueux et produits du terroir conçus avec un savoir-faire propre et qui tirent une forte identité de leur origine géographique peuvent désormais bénéficier d’une protection sur l’ensemble du Vieux Continent. Les producteurs européens ne tardent pas à entreprendre la conquête des précieux sésames, synonymes d’augmentation des exportations. “Ces dernières années, on assiste à une massification de la demande en produits de qualité”, note ainsi Raphaël Schirmer, maître de conférences en géographie à Bordeaux 3. Or le vif succès des produits labellisés se fait parfois au détriment des autres.

A gauche, le label AOP, à droite l'IGP.

A gauche, le label AOP, à droite l’IGP.

Voilà ce que craignent les producteurs français et européens d’absinthe. “Si la décision suisse était validée, nous nous verrions refuser l’accès à certains marchés”, redoute la Fédération française des spiritueux. Selon elle, l’absinthe est avant tout le nom d’une plante utilisée pour l’élaboration de la boisson du même nom. “Elle doit sa renommée au savoir-faire de très nombreux producteurs disséminés à travers le monde”, insiste le syndicat. De l’autre côté des Alpes, on avance que c’est la région du Val-de-Travers, considérée comme le berceau du célèbre breuvage, qui a fait sa réputation. Si le Tribunal administratif fédéral a rejeté, en août, le recours de cette fédération, il doit encore statuer sur onze autres oppositions, dont certaines émanent de producteurs suisses concurrents. Il appartiendra ensuite à Bruxelles d’entériner définitivement la décision.

Des démarches longues et coûteuses

L’épisode ne constitue pas un cas isolé. Pendant trois ans, Français et Suisses se sont également écharpés sur le gruyère. Les Helvètes, dont le fromage est dépourvu de trous, ont finalement obtenu gain de cause et une AOP auprès de la Commission européenne en 2010. Bruxelles a estimé que “la zone d’affinage du gruyère français débordait très largement de la zone de production”, d’où l’absence de “lien concret entre le fromage et le territoire”. Alors qu’une seule condition suffit pour l’IGP, l’AOP exige que tant la production que la transformation mais aussi l’élaboration du produit aient lieu au sein de l’aire géographique déterminée. Pour la première fois de son histoire et malgré un franc suisse toujours fort, la production de gruyère devraient, en 2013, dépasser les 30 000 tonnes. La moitié destinée à l’exportation, essentiellement vers l’Europe.

Dans l’Hexagone aussi, la bataille entre producteurs de marchandises ciblant une clientèle identique fait rage. Tours et Le Mans, par exemple, se disputent la paternité des rillettes. “Nous en produisons depuis 1520. Nos rillettes ont été dupliquées dans les régions deux siècles plus tard et comme le réseau ferroviaire est arrivé plus tôt dans la Sarthe que dans l’Indre-et-Loire, les leurs ont été connues d’abord”, fait valoir James Doiseau, président de l’inter profession des fabricants tourangeaux. Au terme de 21 ans de coûteuses démarches afin de prouver le lien au terroir et se mettre aux normes, les “rillettes de Tours” ont obtenu la reconnaissance IGP en novembre dernier. “Les artisans vont avoir un retour sur investissement”, se réjouit James Doiseau, qui prévoit “une explosion du volume de production et des créations d’emploi”. Les Manceaux, eux, attendent toujours.

Mais c’est peut-être à des milliers de kilomètres que se situe le vrai combat des producteurs européens. “Aux Etats-Unis et dans certains pays très libéraux économiquement d’Asie, on considère les labels comme une entrave au libre-échange, indique Raphaël Schirmer. L’élaboration d’un produit est perçu comme fruit d’une méthode et non d’un savoir-faire lié à une région.” Une logique qui vise à rendre génériques les dénominations de certains produits. Ce qui permet de les fabriquer aux Etats-Unis avant de les revendre sur le continent américain ou de les exporter tout en profitant de leur notoriété. Face à cette menace, les producteurs européens ont intérêt à unir leurs forces. Sinon, les invités du dîner d’investiture du prochain président américain risquent bien de siroter à nouveau un “Champagne… de Californie”.

Théo Allegrezza
@theoallegrezza
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